Souvenirs blidéens

P.Cazenave  (Le TELL - 1910)

La rue Bab-el-Sebt, telle qu'elle était il y a cinquante ans et telle qu'elle est maintenant

Plan 1852

Quoique lointaine que soit l'époque où je dois reporter mes souvenirs, j'ai encore devant les yeux l'aspect plutôt singulier que présentait dans son ensemble la rue Bab-el-Sebt, il y a un demi-siècle. En explorant minutieusement ma mémoire, je suis parvenu à y retrouver tous les éléments qui vont me permettre de retracer, aussi exactement que possible, l'historique de cette  rue que les importantes transformations qu'elle a subies ont fait telle  que nous la voyons aujourd'hui et lui ont donné ce cachet plein d'originalité qui provoque l'admiration de tous les passants.

La rue Bab-el-Sebt, dénommée à présent rue Lamy, portait le même nom que la porte à laquelle elle aboutissait. Elle avait été comme la rue d'Alger, formée par la route nationale d'Alger à Oran, mais on peut dire qu'en dehors de cette communauté d'origine, il n'existait entre elles, surtout au point de vue de leurs constructions, que de forts rares traits de ressemblance. Ainsi, tandis que la rue d'Alger présentait un bien joli  coup d'oeil et possédait de chaque côté, maisons et trottoirs, la rue Bab-el-Sebt, se faisait remarquer par une toute autre physionomie.

Son côté gauche, entièrement dépourvu de trottoirs, offrait à la vue un long mur construit sur l'alignement de la bordure de la place d'Armes et servant à clore la cour qui se trouvait derrière l'ancienne église et le vaste emplacement sur lequel étaient édifiés les bâtiments militaires qui se trouvent encore, à l'exception, pourtant, du local dénommé maintenant "Salle d'Honneur du 1ier Tirailleur", qui fut construit plus tard et où fut primitivement installée  l'école de tir. Il fut mis ensuite à la disposition de la Société de Gymnastique La Blidéenne, que présida, pendant de longues années avec autant d'autorité que de dévouement, l'honorable M.Guisoni.

Quant au mur de clôture, il fut démoli plusieurs années après, et on le retrouve, tel qu'il était, à l'endroit où il a été reconstruit.

Son côté droit avait en réalité, toute l'apparence d'un véritable côté de rue et, en effet, habitations et trottoirs s'y montraient régulièrement construits; mais je m'empresse d'ajouter que les constructions bordant la rue ne devaient pas dépasser la limite assignée, c'est à dire aller au delà de  la maison dont une partie est actuellement occupée par l'étude de Mr Gonzalvès, huissier.

Ainsi en avait décidé l'Administration Militaire pour des raisons que je vais faire connaître, telles qu'elles m'ont été données à moi-même par une personne digne de foi.

Sur toute la longueur de l'autre partie de la rue s'étendait un vaste terrain entièrement disponible et de la forme à peu près carrée. Il était, à défaut d'un autre plus convenable, tout naturellement indiqué pour y installer un parc à fourrage dont l'emplacement choisi, en face des magasins à orge, devait nécessairement   se trouver à une distance voulue de la route et de toute habitation avoisinante.

Ce fut donc pour se conformer à cette condition de distance et par mesure d'une sage précaution qu'avait été arrêtée la construction de la rue à la limite que j'ai indiquée, afin que la dernière maison se trouvât suffisamment éloignée du parc et hors de toute atteinte en cas d'incendie.

Mais les jours de ce malheureux parc étaient comptés, me dit un témoin oculaire, et il ajouta: "Le 1 juin 1848, un incendie s'y déclara et malgré les secours assez rapidement organisés et auxquels prirent part les pompiers d'Alger accourus en grande hâte, toutes les meules devinrent la proie des flammes."

Cet effroyable incendie qui dura onze jours, avait causé la destruction du parc et provoqué en ville, une profonde émotion; il n'avait pas eu, fort heureusement d'autres suites fâcheuses, grâce à la sérénité que conserva l'atmosphère pendant la plus grande partie de la durée de ce sinistre.

L'autorité militaire, en présence d'un pareil événement, put se rendre compte du danger que peut faire courir à la population l'établissement d'un parc à fourrage dans l'intérieur d'une ville; elle n'hésita pas à prendre l'excellente résolution de faire construire  extra-muros, un nouveau parc dont l'éloignement de la ville réalisait le désir exprimé par toute la population de Blida et lui permettait enfin de vivre dans une entière sécurité.

Le terrain que le déplacement du parc avait rendu entièrement  libre fut déblayé et devint un petit champ de manoeuvre où nos braves turcos allaient faire l'exercice. Il servait aussi de lieu de campement aux troupes de passage et comme aucune clôture n'en empêchait l'accès, les troupeaux de oeufs et de moutons, se rendant au marché de Boufarick, y passaient eux aussi la nuit du samedi et le lendemain  ils continuaient leur route en traversant les rues de Blida, comme cela se pratiquait à cette époque.

A proximité de la porte, l'Administration militaire avait fait construire un bassin abreuvoir alimenté par un robinet qui versait abondamment l'eau de la rivière, la même du reste  que celle qui coulait dans les fontaines publiques de la ville et que l'on buvait à défaut d'autre plus saine et plus limpide.

Après cette courte digression que j'ai cru intéressant de faire ici, je reviens à ma rue.

Rien n'y avait été changé; la construction de la rue était restée inachevée.

En somme, la rue Bab-el-Sebt avait conservé une physionomie plus attrayante et se trouvait telle que je l'ai connue il y a cinquante ans.

P.Cazenave

Directeur d'école en retraite

Le TELL 12/03/1910

 

 

La rue Bab-el-Sebt, telle qu'elle était il y a cinquante ans et telle qu'elle est maintenant  (suite II)

Tant que le transport des voyageurs entre Alger et Blida s'effectua par le service des messageries de la Cie Bonnifay, la rue Bab-el-Sebt resta dans son état ordinaire. Et de fait rien de nouveau n'était venu rompre la désolante monotonie qui y régnait. Cependant le jour n'était pas bien éloigné où un heureux événement devait se produire et devenir la cause déterminante de sa future transformation.

La construction de la voie ferrée entre Alger et Blida étant achevée, la ligne solennellement inaugurée au commencement de l'année 1863 fut livrée au public.

Ainsi se trouvait accompli l'heureux événement attendu avec une bien légitime impatience.

Ce nouveau mode de transport qui offrait à tous les points de vue de précieux avantages fut adopté avec empressement. Il s'ensuivit que de nombreux voyageurs, allant et venant par cette voie, créèrent un mouvement de va et vient qui répété, au départ et à l'arrivée de chaque train, eut pour résultat de donner à la rue Bab-el-Sebt, une animation du plus heureux  présage pour son avenir. Cette pauvre rue, qui, depuis fort longtemps s'était assoupie dans une torpeur profonde se réveilla en sursaut juste au moment où elle devenait la plus fréquentée de Blida.

L'importance qu'elle acquérait de plus en plus, ne devait pas laisser indifférente notre municipalité.

Notre premier magistrat, l'honorable M. Rauël de Montagny, avait déjà pris l'excellente détermination d'entrer en pourparlers avec l'autorité militaire à l'effet d'arrêter les conditions auxquelles pourraient se faire  l'acquisition de l'espace de terrain nécessaire pour l'agrandissement de la rue Bab-el-Sebt, reconnu absolument indispensable.

Ses démarches furent couronnées d'un plein succès. Le génie se montra tout disposé à accéder au désir de la municipalité et au commencement d'octobre 1864, fut conclue à titre onéreux, la vente du terrain demandé et dont l'étendue en longueur ne pouvait pas dépasser les magasins à orge.

Le mur de clôture fut bientôt démoli et reconstruit à la distance convenue. De son côté, l'administration municipale prit possession du terrain acheté et le disposa pour recevoir la double rangée d'arbres devant faire suite à celle de la Place d'Armes.

En somme, le boulevard Bab-el-Sebt, avait reçu un bon commencement d'exécution, mais Mr Rauël de Montany, à qui en était due l'initiative, ne put achever son oeuvre. Le 28 avril 1865, il fut remplacé, dans ses fonctions de maire, par Mr Borély la Sapie. C'est donc notre nouveau maire qui la continuera, mais lorsqu'il crut opportun le moment de s'en occuper, un incident se produisit au sein de l'assemblée communale au sujet de la désignation de l'essence des arbres qui devaient orner le Boulevard. Quatre essences étaient indiquées: le platane, le caroubier, l'eucalyptus et enfin l'oranger. Je dois avouer que chacune de ces essences avait ses partisans résolus et ses détracteurs déterminés.

L'eucalyptus n'ayant pas acquis le droit de cité nécessaire fut exclu du choix. Il en fut de même du caroubier dont les fruits  seuls constituaient un avantage appréciable mais insuffisant pour compenser ses inconvénients dont les principaux résident dans son inélégance et dans l'odeur nauséabonde qui s'exhale de ses fleurs.

Le platane donna lieu à une discussion assez vive. M Borely qui en avait tant fait planter à Boufarick, fit ressortir la propriété qu'on s'accorde à lui reconnaître d'assainir les centres d'insalubrité. Il se distingue, en outre, par l'élégance de son port, par la beauté de son feuillage, par l'ombre agréable qu'il produit, en un mot, c'est l'arbre préféré pour ombrager et orner les places et les promenades. Enfin, et comme raison majeure invoquée, il était tout naturellement indiqué pour continuer sur le boulevard la plantation des mêmes arbres que ceux de la place d'Armes. Rien n'y fit et le platane eut le même sort que les deux autres.

Vint le tour de l'oranger. Voici en quels termes un de ses partisans en fit l'éloge:  " Cet arbre, d'une élégance remarquable, réjouit la vue et charme l'odorat par la beauté de ses fleurs qui répandent un parfum pénétrant et extrêmement suave. Des fruits excellents d'une riche couleur d'or leur succèdent et contrastent agréablement avec le verts foncé du feuillage. Il a aussi un autre avantage que n'a pas le platane, c'est celui de conserver sa brillante verdure dans les saisons de l'année."

On ne pouvait pas mieux dire en faveur de l'arbre favori de Blida, et l'oranger fut désigné pour orner le Boulevard (1). Dans le mois d'octobre 1865 les trous nécessaires furent creusés et au commencement de février 1866 eut lieu la plantation des orangers.

Ce travail accompli, le jeune boulevard qui se déployait de la place d'Armes à la limite convenue, apparut tout radieux aux yeux du public.

Aucun changement ne s'était opéré de l'autre côté de la rue. Ce n'est que quelques années plus tard qu'y furent édifiés les établissements que l'on y remarque aujourd'hui.

Enfin, grâce aux instantes démarches de M.Mauguin, les magasins à orge qui déparaient la rue de si désagréable façon, furent reculés aux frais de la ville, et le boulevard put être achevé à la grande satisfaction de la population. C'est encore à Mr Mauguin qu'est due la transformation de l'ancienne porte en une autre plus élégante qui contribua à donner à la rue Bab-el-Sebt l'embellissement souhaité et à la rendre telle qu'elle est maintenant

P.Cazenave

Le TELL 19/03/1910

(1): On pourra lire par ailleurs la polémique lorsqu'il fallut changer ces arbres

 

NDLR: Notons que c'est vraisemblablement  à l'époque de Mr Cazenave que la rue Bab-el-Sebt est rebaptisée rue Lamy en hommage au colonel Lamy décédé lors de la Mission Foureau-Lamy le 22/4/1900 et qui avait commencé sa carrière comme lieutenant au 1er RTA. 1880.

 

 Les pavés dans la ville