Les   silhouettes familières de notre ville

 

GALOUFA:
On trouve l'origine de ce nom dans le roman de P.Achard "Salaouetches".
C'était le nom propre d'un attrapeur municipal de chiens errants: par extension tous les attrapeurs de chiens ont été surnommés GALOUFA
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Les chiens errants ont toujours été un problème pour toutes les municipalités. Bien des déboires peuvent arriver, morsures, transport de maladies etc. Aussi la commune de Blida avait mis au point un tandem: un représentant de l’ordre (comprenez un agent de police) qui accompagnait un employé de mairie. Le premier était chargé de vérifier que les chiens erraient lorsque le second les attrapait. Ce duo était composé de l’agent de police, Monsieur Alazé suivi de son fidèle «galoufa». Le premier portait l’uniforme de la police, avait les pieds plats, ce qui lui donnait «une certaine démarche», le second poussait une charrette assez grande pour contenir quatre cages aux barreaux  très forts. On entrait dans ces cages par des portes carrées. Cette charrette avait un timon central terminé par un T de bois qui servait soit à la pousser, soit à la tracter! Galoufa poussait la charrette en plus, tout en tenant  une canne de bois d’environ deux mètres qui se terminait par un lasso fait de chaînes à gros maillons très résistants.  Le couple ainsi formé, passait la journée à arpenter les rues de la ville et des quartiers à la recherche des chiens errants. Lorsqu’ils en localisaient un, le jeu était simple. Galoufa s’approchait de l’animal, son lasso dissimulé derrière son dos et si le moment  était propice, il projetait son piège sur l’animal lui enserrant le cou! Un combat de force s’engageait. L’animal tirait pour se libérer, Galoufa tirait dans l’autre sens pour le rapprocher de la cage obligeamment ouverte par Alazé!  Il y avait un coup à prendre pour faire monter l’animal dans la cage: il fallait passer le manche du lasso, en bois à travers la cage et la rattraper de l’autre côté. La deuxième étape consistait à tirer et tirer encore jusqu’à ce que l'animal, à moitié étranglé monte dans la cage où il reprenait son souffle! Le lasso était retiré du cou de l'animal par de petites secousses et on était fin prêt pour partir à la recherche d’une autre proie. 

                Que devenait les chiens pris? Mystère. Certains disaient que s’ils n’étaient pas recherchés par leurs propriétaires dans un délai de quatre jours, ils finissaient  à l’équarrissage! Vrai, faux, je n’ai jamais voulu le savoir! Par contre lorsqu’en enfant nous apercevions les «officiers des hautes œuvres» nous nous arrangions toujours pour faire fuir les chiens avant qu’ils ne soient leur proie.

Claude Molina


.Galoufa saisissait alors sur le sommet de la voiture un nerf de bœuf terminé par une chaîne de fer qui coulissait par un anneau le long du manche. Il avançait du pas souple, rapide et silencieux du trappeur vers la bête, la rejoignait et, si elle ne portait pas de collier qui est la marque des fils de famille, courait vers lui avec une brusque et étonnante vélocité, et lui passait autour du cou son arme qui fonctionnait alors comme un lasso de fer et de cuir. La bête étranglée d'un seul coup, se débattait follement en poussant des plaintes inarticulées. Mais l'homme [la] traînait rapidement jusqu'à la voiture, ouvrait l'une des portes-barreaux et, soulevant le chien en l'étranglant de plus en plus, le jetait dans la cage en ayant soin de faire repasser le manche de son lasso à travers les barreaux……….."

Le premier homme . A.Camus

BABA SALEM
ou  autres "créatures"

...Baba Salem : nous revoilà plongé dans le traditionnel africain et le Gnawa pur et dur. C'est un hommage à Baba Salem, personnage en Algérie qui passe chez les gens pour demander l'aumône et qui fait peur aux enfants ("père fouettard vivant") ...

....Depuis quelques jours et à l'approche du "Mouloud" ils sillonnent les villes voisines de Blida donnant, à leur passage, un spectacle insolite et gai, empreint de magie. On les surnomme "Baba Salem", "Ouled Sidi B'lel", "Gnawa"... vêtus de tenues mi-sahariennes, mi-modernes, la tête enturbannée, un collier de petits coquillages blancs autour du cou....

...La troupe, il est vrai, fait, à son passage, l'effet d'une véritable curiosité, les regards ne la quittent pas. Des fenêtres s'ouvrent, des portes s'entrebâillent, on court au balcon pour les voir... Ils sont incontournables. Celui qui fait figure de chef, le plus âgé, un métis plutôt noir et à la barbe blanche, la soixantaine bien marquée (quoiqu'alerte et enjoué), une sacoche en bandoulière, agite et entrechoque ses claquettes métalliques sonores, le "karkabou", tout en balançant sa tête et son corps comme pour marquer la cadence à mesure qu'il avance. Et, par à-coups, il esquisse des pas de danse en tournant sur lui-même tout en dodelinant du corps. ......La grosse caisse "goumbri", le tambourin et le "karkabou" seront suivis de la litanie nasillarde (louant les vertus d'Allah et du Prophète Mohammed), qui accompagne les instruments. Dans une ambiance excitante et envoûtante, les corps se balanceront de gauche à droite, seront, au fur et à mesure, saisis de tressaillements et de trépidations, et le mouvement de va-et-vient de la tête ira crescendo.

Voir l'article complet:

 http://www.tamurth.net/article.php3?id_article=318

 

 Souvenirs pour ceux qui ont fréquenté l'avenue des moulins enfants doivent se souvenir de celui que nos parents citaient pour nous faire peur et surtout pour que l'on soit sage.Ce personnage on le surnomait "papa Salem". Comment était-il habillé je ne m'en souvient plus ,il montait toute l'avenue en jouant d'un instrument de musique "les qaraqechs"et quand on l'entendait on allait vite se cacher.
Christian M.

Pour ma part, j'ai le souvenir des "glaiglis" qui m'effrayaient étant petit. C'était des musiciens africains qui faisaient force tapage avec leurs grelots et leurs instruments. Longs comme des jours sans pain, ils ne décampaient pas avant qu'on leur ait donné quelque chose.
Guy C.


J'ai souvent pensé à évoquer les " baba salem" . Merci de l'avoir fait .J'en conserve un souvenir précis . Ils venaient du sud . Ils se produisaient aussi dans la rue où j'habitais , Cité Combredet . Par groupe de d'au moins six ou huit , ils dansaient sur place en agitant ces instruments métalliques dont tu montres l'image . Ils ne chantaient pas . Le bruit des instruments rythmait leurs mouvements de pieds . Ils étaient effectivement censés faire peur aux petits enfants que nous avons été .
Paule S.

 

En Algérie il y avait plusieurs ethnies suivant que l’on partait de la Tunisie vers le Maroc, ou de la côte méditerranéenne vers le Sahara. Ainsi dans la partie faisant limite entre le Sahara et les Hauts Plateaux, existait une tribu connue sous le nom de «OULED NAILS». Elle  avait un mode de vie différent des autres autochtones. Par exemple il était bon ton de voir les femmes partir jeunes, sur la côte où elles faisaient commerce de leur corps dans les fameux «bousbirs». Là, elles se constituaient une dote, et lorsque celle-ci était suffisante, elles revenaient se marier au pays et vivre en vraie mère de famille! Coutume particulière s’il en est!

     Les hommes par contre venaient sur la cote, dans les villes et les gros bourgs, faire des démonstrations de danses. Ils avaient tous de grands chapeaux de paille, tressés de différentes couleurs surtout le marron et le blanc couleur du palmier qui servaient d’éléments de base  pour confectionner ces couvre-chefs. Tous portaient une barbe, mais non une barbe fournie et drue, mais une petite barbe toute «boudinée», très courte, semblant ne jamais pousser tant elle était proche de la peau. Très brun (croisement entre différentes races nègres)  plus clair tout de même que les vrais négroïdes, ils étaient toujours pieds nus.

     Une espèce de grande chemise les couvrait et dessous un pantalon arrivant à mi mollets  (un sarouel). D’ailleurs actuellement la mode nous a donné ce type de vêtement et nous voyons déambuler, filles et garçons, avec ces pantalons qui ne sont ni courts, ni longs, et qui s’arrêtent au mollet!

      Voilà présenter nos acteurs, car acteurs ils étaient. «Ces Misking gilling», ou «ces baba salem » (comme il vous conviendra de les nommer) avaient des instruments bien particuliers. Les tambourins étaient eux traditionnels, mais les instruments de percussion étaient particuliers: Deux grosses «castagnettes», en fer, grosses comme une assiette à dessert environ, étaient reliée entre elles par un manche en fer également. Elles se prenaient par le manche qui avait des sangles. Par ces sangles on pouvait manoeuvrer ces castagnettes, les ouvrir et les fermer à demande. Lorsqu’elles se refermaient, elles produisaient un son métallique. Lorsque toute une troupe d’environ un dizaine de personnes, chacune munie de deux castagnettes, se mettaient à chanter, scandé par le bruit de ferraille des instruments, on ne s’entendait plus. Seul les bruits métalliques remplissaient l’atmosphère, entrecoupés par des bribes de phrases inintelligibles pour nous. Sur ces accents, les participants dansaient, sautaient, virevoltaient sans s’arrêter. Un vrai spectacle qui donnait chaud aux acteurs sous le soleil. Tout d’un coup comme par enchantement, la musique s’arrêtait. Le calme succédait à la tempête précédente. C’était l’heure de faire un petit tour parmi les spectateurs qui donnaient une pièce, voire un pain, ou autre objet. Tout était accepté!

    La séance terminée, ils partaient dans un autre quartier donner la sérénade, sérénade qui pouvait « réveiller un mort » par la puissance de l’ensemble  des instruments.

    Ils ne passaient qu’une ou deux fois par an. Leurs pérégrinations les amenaient dans toute l’Algérie. Ils gagnaient ainsi leur vie….

 

Claude MOLINA

Le marchand d'allumettes aux anchois
Tous les après midi, vers 16 h, on entendait une voix crier fortement dans la rue:  "Tout  chaud, tout bouillant, c'est moi qui les fait, c'est moi qui les vend; c'est ma femme qui bouffe l'argent".  C'était le vendeur d'allumettes aux anchois, il portait un tablier blanc et une caisse blanche à glissière en bandouillère dans laquelle il gardait ses trésors.

Le marchand d'oublies


Oublie  ou plaisir  : pâtisserie d'origine provençale.

                 Il passait dans l’après-midi. Il parcourait les différents quartiers,  précédé de son cri «y a des oublis». Le tout ponctué par le bruit d’une crécelle de fabrication locale. Une planche dans laquelle était forées des trous pour pouvoir passer les doigts. Sur cette petite planchette de chaque côté une tige de fer courbée était fixée de façon qu’elle claque contre le bois, chaque fois que l’acteur remuait sa main. Cela donnait un claquement sec, répété que l’on entendait de très loin.

                Les «oublis» étaient une espèce de pâte très légère enroulé en corné qui allaient en s’évasant et qui ressemblaient à une corne d’abondance. Très sucré, la pâte était la gourmandise des enfants. On la mangeait seule, aucune autre friandise venant compléter ce cornet.

                 Les «oublis» étaient encastrés les uns dans les autres et formaient ainsi une sorte de grande colonne qui diminuait au fur et à mesure de la vente. On retrouve de nos jours la même composition dans différents gâteaux, deux petites plaques rectangulaires qui enserrent  soit du chocolat, soit même des glaces.

                       En parlant de glaces, il y avait aussi des marchands de glaces qui se promenaient avec leurs charrettes, qu’ils poussaient devant eux. Ils nous offraient ainsi des glaces, des sorbets dans de petits cornets qui n’étaient autres que des oublis!

 

Claude Molina

 

Ce nom me fait penser au marchand (d'oublis) qui passait dans les rues en criant   " marchand des oublis ". Ces cornets croustillants étaient délicieux.
Louise P.

Il portait  un gros cylindre dans lequel était rangés les oublies.
Jean S.

Oui, et pour se faire entendre, il avait à la main, une crécelle sorte de planchette sur laquelle étaient fixés des morceaux de ferraille. Quand il agitait cette planchette, ça cognait de part et d'autre.
Joël  S.


 Le vendeur de billets de loterie

 

Pourquoi dire «le vendeur de billets de loterie»? A croire qu’il n’y avait qu’un seul vendeur dans tout Blida! Il y  avait bien d’autres vendeurs qui se déplaçaient, il y avait aussi les bureaux de tabac, ou d’autres kiosques qui en vendaient aussi. Mais, il y a un mais! Celui que je vais vous décrire était connu. La nature ne l’avait pas favorisé, il était nain, avec une grosse tête (ce qui va souvent de pair malheureusement pour ces gens). Cette «grosse tête» était toujours surmontée d’une énorme casquette que lui avait donné la «Loterie Algérienne». Il faut vous dire que «là-bas», c’était la Loterie Algérienne qui avait pignon sur rue, elle était d’ailleurs la seule. Sur la casquette, en lettre d’or, le nom de «loterie algérienne» s'étalait au-dessus de la visière.

        Ce brave garçon avait ses habitudes. Il avait pratiquement la prédominance de la vente sur le boulevard, sur l’avenue de la gare, et s’arrêtait toujours dans les différents cafés qui bordaient ces artères. Il avait comme «clients réguliers», un cafetier, monsieur O. et un de ses amis, ancien entrepreneur de maçonnerie, ruiné par les tables de jeux du casino d’Alger, Monsieur I.. Ces deux personnages avaient l’habitude de prendre un billet dit «entier», un billet cher, qu’ils se partageaient. Régulièrement ils perdaient, ou avaient des remboursables. Cela agaça un jour Monsieur O., qui ne voulu pas participer au partage du billet de loterie. Le jeune vendeur était coincé: il avait avancé l’argent de ce billet, pensant qu’il le vendrait comme à l’accoutumé, et voilà que le ciel lui tombait sur la tête! On lui refusait!   Palabres à trois, O. refusait, I. cherchait à le persuader de le prendre encore cette fois, le vendeur se faisait larmoyant devant ce dilemme!  Cette histoire se termina par un compromis: I. prit à lui tout seul le billet. Le vendeur fût soulagé, O. fût satisfait! Tout semblait bien tourné et chacun rentra chez soi. Mais au matin, alors que le tirage avait eu lieu le soir, la chanson fût tout autre: I. éclatait de bonheur, O. faillit mourir d’une crise cardiaque! Le billet tant discuté la veille venait de rapporter à son heureux propriétaire la somme de Cent Millions de Francs. Le plus gros gain de la loterie…

       Cent millions de francs en 1952 (environ) était une somme énorme! I. fût interdit de jeux sur le territoire, même en France, et lui qui était ruiné devint du jour au lendemain un riche propriétaire. Il plaça son argent dans des bâtiments, dans la région de Toulouse et il repris une vie calme et paisible. Quant à O., il continua à tenir son bar mais ne pris jamais plus un seul billet de loterie. On a su que le vendeur avait été largement remercié par l’heureux gagnant et il continua sa tournée, auréolé de son précédent record! 

Claude Molina

 

On pouvait  acheter des billets de la loterie algérienne et peut être même nationale à des vendeurs ambulants. Ceux-ci avaient une sacoche en cuir dans laquelle ils gardaient l'argent de la vente.  Les billets  étaient disposés sur une planchette qu'ils présentaient aux acheteurs.

Il y avait un vendeur qui était de taille assez petite et bossu; il avait une voix impressionnante.

Jean S

Le vendeur du Tell

Un jour de la semaine, le jeudi peut être, sortait le journal "LE TELL". L'essenteil du journal contenait des nouvelles de Blida et des alentours. On pouvait alors entendre dans les rues de Blida les petits vendeurs crier "li tell, li tell de blidia"

Henri , Roi des Canaris

 

 Personnage haut en couleur s’il en est, le Roi des Canaris illustrait bien la force, la fainéantise, et une certaine joie de vivre. Pourquoi ce surnom ? Les enfants l'avaient baptisé  ainsi, je n’ai jamais su pourquoi. Par contre ce que l’on disait c’est qu’il était originaire de Montpensier, petit village à quatre kilomètres de Blida. Je le crois assez parce que notre propriétaire, Madame Picot, originaire elle aussi de Montpensier recevait la visite du Roi pratiquement tous les jours! Je vous expliquerai, plus avant, pourquoi

 

   Mais revenons au personnage. Grand, blond, large d'épaules, toujours un béret rivé sur la tête, une sorte de «treillis clair» récupéré je ne sais où, ce mastodonte déambulait dans les rues en marchant d’un pas chaloupé pratiquement toujours les mains derrière le dos. Il marmonnait, quoi? Je n’ai jamais compris un seul de ses mots, mais il parlait dans sa barbe rousse drue et fournie. Les seules fois que j’ai compris ce qu’il disait, c’est lors de ses bagarres verbales  avec tous les marchants de légumes qu’il croisait. Il les traitait de fainéant, bien qu’il travaillaient alors que lui …. Mon père lui a demandé parfois s’il voulait couper nos traverses de chemins de fer que nous recevions chaque hiver. Il acceptait, se mettait dans notre petit jardiné et sciait notre bois. N’oublions pas qu’il «avait soif» et que ce n’était pas un travail pour un «honnête homme»! Il rouspétait, mais arrivait au bout de sa tâche, recevant le prix convenu, plus …. Il fallait bien être «Chrétiens tout de même!»

 

      L’été, il avait pris l’habitude de passer vers les six heures du soir, à l’heure où les familles, lasses d’être «grillée» par la chaleur des intérieurs, se reposaient sur une chaise devant la maison, soit dans leur jardin, soit devant le pas de leur porte, pour «prendre la frais»! Vous parler «d’un frais à dix huit heures», mais enfin c’était ainsi. Le Roi arrivait dans notre rue et madame Picot, qui était aussi notre propriétaire était là, assise. Le rituel commençait. Le Roi s’approchait les mains derrière le dos et lançait un grand:

 

-«Qu’est-ce qu’il fait chaud, tu ne trouves pas Madeleine» (comprenez Madeleine Picot).

 L’autre connaissant la suite, se taisait. Le Roi continuait de sa grosse voie:

-«On dirait que tu n’es pas contente de me voir, Madeleine!»

-«Mais oui Henri, je suis contente de te voir!»

«Tu te souviens du temps où nous étions à l’école?»

«C’est du passé Henri»

«En souvenir de ce passé, tu n’as pas un morceaux de pain pour ce soir, Madeleine»

«Henri tu m’embête tous les soirs avec ces mêmes phrases, je vais te chercher du pain»

«Madeleine, regarde si tu n’as pas aussi une tomate, regarde bien!»

Madeleine ressortait avec du pain et une tomate en souvenir des temps anciens où elle le connaissait de l’école, et là, cerise sur le gâteau, le Roi s’offusquait «que ce n’était humain:»

«Madeleine tu crois que je vais manger la tomate sans sel! incroyable! Madeleine!»

et il tournait jusqu’au retour de madeleine qui dans un petit papier lui avait mis du sel. Alors seulement le Rois se tournant vers elle lui disait:

«Tu sais Madeleine, toi tu es une brave femme, vraiment tu as le sens de l’amitié! Merci Madeleine, à demain!»     Rendez-vous était pris!

Il partait alors toujours de son pas chaloupé et allait manger son croûton de pain, sa tomate au sel dans un fossé le long de la route de la Chiffa, où il dormait.

   Cette scène je l’ai vécu très souvent. Madeleine qui ne passait pas pour une tendre, avait un côté amical presque maternelle pour cet homme qu’elle avait dû connaître dans son enfance. Je n’en ai jamais su plus sur le Roi des  Canaris. Mais gare à vous: lorsque les enfants l'interpellaient par ce surnom, il se déchaînait et nous lançait de grosses pierres,  avec une précision phénoménale! Il fallait s’en méfier.

Claude Molina

 

 

 

Le Roi des canaris : un texte inédit de Lucienne Grâce Georges   

Le Roi des Canaris par Lucienne Grâce Georges

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Papa a aussi connu le roi des canaris lorsqu'il était petit. Il se souvient de lui comme étant grand, débraillé, désabusé. Très sensible, très correct mais il ne fallait pas le taquiner et les enfants ne s'en privaient pas.

Il se déplacait à pied, cherchait des hangars de matériel agricole pour s'abriter la nuit. Mes grands parents étaient négociants en vins alors il venait quémander un demi litre de vin à ma grand mère. Il lui demandait toujours de bien rincer la mesure avant de le servir. Papa n'a pas le souvenir de l'avoir vu saoul.

Il faisait la chasse à la glu. Il parcourait la campagne à la recherche d'une plante dont le coeur était composé d'un petit élément rond où il récoltait la glu. Puis il prenait des baguettes d'alpha - les feuilles de la plante étaient un peu comme les baleines de parapluies - creuses au milieu sur toute la longueur. Il travaillait la glu qu'il enroulait autour de la baguette.  Ensuite il cherchait des points d'eau dans la nature, posait les baguettes de glu où les oiseaux qui venaient s'abreuver se collaient les pattes. C'est ainsi qu'il chassait les moineaux et les revendait ensuite à ceux qui voulaient s'en régaler.

M-A. F

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C'est un  personnage de la vie blidéenne auquel les parents faisaient référence lorsque les enfants soit refusaient de manger leur soupe, soit désobéissaient.  Il semble avoir disparu dans les années 50. Il était, disait-on, originaire du nord ou de l'est de la France. Il était vêtu d'un "semblant d'uniforme" avec des boutons dorés d'après certains témoignages et c'est évident  que son allure générale avait tout pour effrayer les enfants. Ceux-ci d'ailleurs ne se génaient pas pour le provoquer en lui criant "Roi des canaris".

On dit qu'il était spécialisé dans le braconnage de tous les passereaux qu'il revendait en douce (F.D). Sa "zone d'influence" était l'avenue de la gare mais mon père me racontait que lorsqu'il montait dans la rue Chanzy, même notre chien se mettait à grogner. L'expression consacrée, lorsqu'il passait était "Henri, Roi, Roi des Canaris". D'où tenait-il ce surnom? Avait-il fait partie des célèbres Bataillon des Canaris de Namur? Qui le sait?

J.S

BADIGUEL

 

C’est l’exemple même du personnage incontournable de Blida. Où habitait-il? D’où sortait-il? Je ne l’ai jamais su. Plus âgé que moi, je ne l’ai jamais fréquenté, mais c’était tout à fait naturel d’être présent lors de ses discours! Il savait tout, il parlait de «dollars» lui qui n’avait pas un sou, mais il fréquentait la «haute société» de qui il était le confident, et le soufre douleur volontaire!

         Mettez sur une tête un chapeau de paille à larges bords. Sous ce chapeau mettez une tête plutôt noirâtre, aux cheveux crépus, aux sourcils très noirs et très larges. Ajoutez une paire d’yeux, toujours larmoyants, surmontés d’une paire de lunettes noires qui étaient posées sur le bout de son nez,  car l’artiste ne regardait jamais à travers elles mais par-dessus elles! Pour clore le tableau,  posez une bouche assez grande garnie de dents cassées voire inexistantes, toujours d’un jaune marqué (ce qui laissait entendre que la brosse à dents n’était pas son fort)  Toujours habillé d’un pantalon (toujours trop grand mais propre) qui lui faisait sur ses chaussures plusieurs petits boudins. Toujours la veste fermée comme les «gentlemen’s» et dessous sa veste une chemise  et une cravate bien nouée. On ne la voyait légèrement desserrée que pendant les grosses chaleurs.

         Voilà planté le personnage qui ne parlait que de bourse, d’argent et de femmes! Sa première occupation était de transmettre les «billets  doux» aux dames. Vrais ou faux billets , il partait avec ses airs de conspirateur transmettre les messages que les hommes lui remettaient contre rétributions, bien sûr.  J’ai toujours été persuadé que ces billets étaient des faux. Ils n’avaient qu’un seul but: se moquer de la crédulité de notre brave Badiguel. Il ne devait pas être dupe mais pensait surtout aux billets qui suivaient. Il était toujours en compagnie des grands de Blida. Il ne fréquentait pas «le bas peuple» comme il disait, mais la haute. Celle-ci  lui rendait bien et partout il était invité, ou il s’invitait, dès qu’un casse-croûte était organisé. Il vivait ainsi, de petits moyens que l’on lui donnait, faisant jouer ses connaissances tant qu’il le pouvait.

           Je voudrais ici citer tout de même deux anecdotes concernant Badiguel.

        Le derby de football U S B – F C B  drainait vers le stade de l’un ou de l’autre équipe pratiquement la moitié des gens de Blida. Les stades étaient situés à l’extérieur de la ville et il fallait traverser la voie ferrée Alger-Oran par l’avenue de la gare pour arriver aux stades.  Les matchs commençaient pratiquement toujours vers les 14 heures. La foule très dense avait un  goulot à passer, celui de la gare où seul la largeur de la barrière était à notre disposition. C’est là que les deux anecdotes se situent.

        Le train arrivait en gare de Blida pratiquement vers 13 heures 30. Un énorme embouteillage se formait alors en attendant que le train ne reparte. Les plus pressés d’arriver, traversaient le train en entrant par une porte et en ressortant par l’autre. Notre ami Badiguel  fut invité à suivre le mouvement et ce qui devait arriver, arriva. Dès qu’il fut entre les deux portes, deux gaillards fermèrent celles-ci, les maintenant ainsi sans pouvoir sortir jusqu’au départ du train. Notre Badiguel national, enfermé et pris au piège s’en alla vers d’autres cieux, jusqu’à l’arrêt suivant qui se trouvait être Mouzaillaville, distant de quatorze kilomètres! Inutile de vous dire qu’il ne vit rien du match ce jour là, et qu’il s’arrangea pour revenir à Blida par la route, en stop? Je ne l’ai jamais su.

       La seconde anecdote concerne le même coin, le même train, le même Badiguel. La barrière était fermée. De braves conseilleurs demandèrent à Badiguel d’aller voir Docteur (c’était son nom) qui était chargé de monter et descendre la barrière à l’aide d’une manivelle. Badiguel croyait qu’en demandant à Docteur de lever la barrière, le train partirait aussitôt. On l’aida à enjamber la dite barrière, mais dès qu’il fût à califourchon  deux ou trois loustics bien intentionnés se mirent à lever la barrière et mon Badiguel avec!   Il était là haut à trois ou quatre mètres du sol criant, insultant tout le monde, se tenant fermement à la barrière pour ne pas tomber. Toute la foule riait, du train même les voyageurs regardaient le spectacle en riant. Le train démarra, on redescendit mon Badiguel, qui stoïque remis en état ses habits et reprit le chemin du stade.

        Il a subit mille caprices, mille farces. Je ne l’ai jamais vu en colère car après chaque «petit méfait», il avait droit à une récompense. Il y en eu bien d’autres. Un livre suffirait-il?                    Claude MOLINA

 

 

  

 

BADIGUEL

 

Une anecdote inédite sur Badiguel  par G.Avoustin

 

 

Personnage incontournable de la vie blidéenne, voilà comment le décrivait Raymon Darnatigues dans sa Causerie du 2 mars 1982 à Nice:

..Badiguel! connu de toute la population de Blida; il avait une façon toute particulière de vous donner du "Mon Cher". C'était le compagnon des parties de rigolade, auquel on pouvait faire toutes sortes de blagues, l'entremetteur, le commissionnaire grâce à qui sont nées beaucoup d'amours clandestines: un petit Marius blidéen...

A Blida, on entendait arriver de loin ces fameux petits cireurs qui avaient une  manière particulière de taper sur leur boîte avec la brosse.  Il reprenait le même thème lorsqu'il voulait que leur client change de pied.   

 

Il y avait aussi un cireur "plus professionnel" car il avait un fauteuil, pour installer ses clients, sur la place d'Armes.

Photo prise avec des militaires anglais

Voilà comment Maupassant a raconté son premier contact avec un petit cireur:

"Comme j'étais assis devant un café, un jeune moricaud s'empara, de force, de mes pieds et se mit à les cirer avec une énergie furieuse. Après qu'il eut frotté pendant un quart d'heure et rendu le cuir de mes bottines plus luisant qu'une glace, je lui donnai deux sous. Il prononça "merci mosieu", mais ne se releva pas. Il restait accroupi entre mes jambes, tout à fait immobile, roulant des yeux comme s'il se fût trouvé malade.  Je lui dis : "Va-t-en donc, arbico".

Il ne répondit point, ne remua pas, puis, tout à coup, saisissant à plein bras sa boîte à cirage il s'enfuit de toute sa vitesse. Et j'aperçus un grand nègre de seize ans qui se détachait d'une porte où il était caché et s'elançait sur mon cireur. En quelques bonds il l'eut rejoint, puis le gifla, le fouilla, lui arracha ses deux sous qu'il engloutit dans sa poche et s'en alla tranquillement en riant, pendant que le misérable volé hurlait d'une épouvantable façon.

J'étais indigné. Mon voisin de table, un officier d'Afrique, un ami, me dit: Laissez donc, c'est la hiérarchie qui s'établit........."

Guy de Maupassant.  Sur les chemins d'Algérie -ALGER-

Les   CHOUCHENS

 

Quand on parle de «Figures Blidéennes», il peut s’agir d'une personne ou d'un groupe. Après avoir parlé de Badiguel, Le Roi des Canaris, j'aimerais vous parler d'une particularité   Blidéénne, (commune dans pratiquement toute l'Algérie). Nous nous intéresserons donc aux »Chouchens de Blida»!!!

               Qui étaient-ils, pourquoi ce nom, que faisaient-ils?

                C'étaient de très jeunes enfants , de tous âges (entre dix et quinze ans environ) qui, armés d'une boite en bois, parcourraient les rues de la ville, en proposant de cirer les chaussures des passants moyennant rétribution. Dans cette boite presque entièrement fermée, il y avait deux ou trois brosses et des boites de cirages... Un chiffon, bien sûr pour lustrer la chaussure une fois cirée.  Le nom de chouchens vient-il de leur activité? Je ne saurais le dire, mais ils étaient connus sous cette appellation.

                Cette volée de moineaux étaient très adroite pour exécuter des rythmes en prenant une brosse dans une main, en la faisant tourner de telle façon qu'elle cogne la boite de bois pour imiter un tambour...Adroits, ils l'étaient et souvent ils chantaient des chants arabes en scandant, en rythmant ces chants à l'aide de leur tambour d'occasion... Ce n'était pas mal, surtout lorsqu'ils se réunissaient à plusieurs pour chanter la même chanson et suivre le même rythme... Amusant et agréable. Sitôt les chaussures cirées, ou pour changer de pied, un roulement de tambour vous inviter à vous exécuter!!

                 J'ai vécu un défilé particulièrement spectaculaire sur le Bd de Blida.
                Un Anglais avait remarqué ces airs que chantaient les chouchens. Les roulements de tambour l'amusaient il décida de faire un vrai défilé avec comme auteurs musical les chouchens!!! Heureuse initiative. Il rassembla tous ceux qui voulaient participer, et ils étaient nombreux, vu qu'à l'arrivée ils recevraient chacun un pièce plus des cigarettes! Ce Tambour Major Improvisé fit mettre tous les cireurs en file, près des Galeries de France, près à descendre le Boulevard. Ils leur imposa de mettre un pied gauche sur le trottoir et le pied droit sur la route, tous en file indienne!!! Ces «boiteux» d'occasion se devaient de marcher en cadence, en descendant le boulevard, en chantant et en scandant leur chant par les roulements produits par leurs boites et les brosses!!! Lui Le Grand Major de Musique était en tête. Il tenait un grand bâton qui lui servait à diriger la troupe et marchait aussi à cloche-pied sur le trottoir et la route..

 

                  Inutile de vous dire l'attroupement que cela produisit! Les gens étaient stupéfaits par cette initiative pacifique et combien amusante.. Les gens se groupaient, certains même, parmi les plus jeunes suivaient la procession!!

 

                  La descente se fit sous les applaudissements. Bons nombre d'Anglais suivaient le défilé et chantaient avec les chouchens.. La communion était totale, un vrai régal !! A l'arrivée, chacun eut droit à une récompense, monnaie et friandises.. Bousculade bien sûr, mais bousculade sympathique. Les chouchens voulaient recommencer ... Ils avaient pris goût : par la suite plusieurs fois, ils se regroupèrent mais jamais ils n'entreprirent une nouvelle descente du Boulevard.

        Souvenirs, souvenirs, vous nous faites revivrent. Merci de pouvoir encore penser à cette époque.....

 

Claude MOLINA

Dans une de ses chroniques adressée au Bulletin des Anciens des Ecoles de Blida,  Pierre DEVESA nous raconte:

"Avant la guerre de 1914, un indigène  surnommé "Pot-de-Fleur", véritable ancêtre spirituel de Badiguel, se tenait en faction sur la place d'Armes, le turban toujours orné  de fleurs de saison. Barbe blanche et langue déliée, il servait de cicerone aux touristes vers les cafés chantants et le quartier "des plaisirs délicats"......

 

Elissa Rahis le décrit de cette façon:

Pot-de-fleurs, c’est un bohème honnête et gai qui se tient en faction sur la place d’Armes. Un sourire amène éclaire sa barbe de patriarche, et dans son turban, il y a toujours planté, selon la saison, du géranium, de la rosé ou de la fleur d’oranger, parfois le tout ensemble

 

 

Le Guide fleuri

S'agit-il de la même personne que l'on retrouve sur cette carte sous le nom de Guide fleuri?

+29/8/1926

HAMOUDA

 

Petit bonhomme s’il en est, notre Hamouda n’en était pas moins doté d’une très grande force. Son métier: porte-faix.  Je dois avant tout vous le décrire, car il était caractéristique. Imaginez, un petit homme d’environ un mètre cinquante, allez jusqu’à soixante, pas plus! Bas sur pied, avec un fort torse, des bras costauds, notre Hamouda tirait une petite charrette d'environ un mètre de long, sur soixante de large et quatre vingt centimètres de hauteur. C’était son outil de travail. Deux brancards lui permettait de tirer cet engin aidé en cela par une sangle qu’il passait sur sa poitrine, sangle qui était fixée de part et d’autre des brancards. Deux bras pour tirer, le torse pour aider. Il connaissait tout Blida et toutes les heures d'arrivées et de départs des trains ainsi que des cars blidéens. Il était à l’affût de toutes les arrivées, proposant ses services à ceux qui avaient de lourds chargements, ou de grosses valises.  Il faut vous dire que les valises avec roulettes étaient loin d’être inventées! Les valises elles-mêmes étaient très souvent faites en bois, les autres, celles que nous connaissons de nos jours n’existaient pas… D’autres temps.  Aussi avions nous recours à ce brave homme qui se chargeait de porter pour nous. Il avait une énorme qualité, c’était sa confiance. Extrêmement honnête il portait sur le bras droit une plaque qui mentionnait simplement: « HAMOUDA L’HOMME DE CONFIANCE»  Ces lettres ressortaient sur la plaque de cuivre toujours astiquée. La mention était hautement méritée, car certains allaient même jusqu’à lui confier des courses qu’il faisait seul, toujours avec beaucoup de sérieux.

      Il avait aussi un certain humour qu’il mit en pratique lors d’une fête des fleurs à Blida. En d’autres temps je vous ai décris ces magnifiques chars fleuris qui tournaient autour de la place d’armes pour se faire admirer. Cela valait tellement le déplacement que des trains supplémentaires étaient mis à la disposition du public entre Alger et Blida! Et notre brave Hamouda dans tout cela?

    Il avait simplement imaginé «le monde à l’envers». Et oui, j’ai bien dit le monde à l’envers, mais comment?  Nous étions tous groupés sur la place d’armes à regarder les chars passés. C’était presque la bousculade et tout le monde se penchait pour voir arriver le char suivant. Nous étions là, et dans le sens d’arrivée des chars, une immense clameur s’élevait. Des applaudissements  se multipliaient et nous étions tous curieux de savoir pourquoi ! Notre curiosité fut de courte durée lorsque nous vîmes arriver derrière un grand char fleuri, notre  Hamouda et son âne! Quel âne me direz–vous puisque c’est lui qui tirait la charrette de portefaix? Il avait simplement imaginer « le monde à l’envers» en mettant dans sa charrette un âne qu’il avait emprunté n’importe où, et lui tirait l’âne pour le promener! Mais ce n’est pas tout: l’âne portait chapeau de paille, et lunettes fabriquées avec du fil de fer. Il avait autour du cou un gros chiffon rouge qui lui servait de foulard, et des roses sur la queue, bien ficelées! Notre Hamouda, très digne tirait l’âne et avait une pancarte sur laquelle il avait écrit: le monde renversé!!  Il reçut le premier prix, à l’unanimité et nous donna aussi une leçon d’ingéniosité! Toute l’assistance applaudit à l’annonce des résultats, ce n’était que justice. 

   Il fallait signaler cette figure blidéenne  qui se caractérisait par le travail et l’honnêteté. 

 

Claude Molina