HISTORIQUE  DE LA FETE DE BLIDA

On trouvera ci-dessous la génèse de la fête à travers des articles parus dans le TELL.

Histoire ?? Légende ??  Peu importe, on y croit. les textes sont garantis d'origine.

Extrait du journal « Le Tell » numéro 3335 du 1er juin 1895

 

Souvenirs algériens

Les premières fêtes de Blida

 

Par une belle nuit de mai 1875, deux jeunes noctambules de la charmante ville de Blida, s’entretenaient de la fête de Boufarik qui attirait chaque année et qui attire encore d’ailleurs, non seulement la jeunesse des environs, mais aussi et surtout celles des grandes villes d’Alger, de Blida, de Médéa, et même celle des villes plus éloignées.

Ces deux noctambules se nommaient Fourrier et Denis ; ils avaient tous deux plus de 20 ans et moins de 25 ans ; le premier exerçait à Blida, la profession d’avocat, le second était employé au Magasin des Tabacs de Blida, avec le grade de vérificateur des cultures.

Après un moment de silence, pendant lequel nos deux jeunes gens réfléchissaient sur les plaisirs que la dernière fête de Boufarik leur avait fait éprouver et les succès que pourraient avoir une fête de même genre, instituée à Blida, l’un d’eux dit à l’autre :

Pourquoi n’imiterions nous pas Boufarik ?

Pourquoi n’organiserions nous pas, vous et moi, une fête annuelle, qui j’en suis certain, serait encore plus belle que celle de notre voisin qui a la prétention de disputer à Blida le titre de « Reine de la Mitidja », titre auquel celle ci avait droit bien avant Boufarik ?

En effet, dit le second, Boufarik en définitive ne date que de 1836, et quand son premier maire, Borély la Sapie, après s’être installé à Soukali, ceignit l’écharpe municipale, Boufarik ne s’appelait encore que le Camp d’Erlon, et n’était qu’un affreux marais aussi pestilentiel que vaste, tandis que Blida – réplique le premier – a une existence qui remonte à plusieurs siècles.

En outre, dit l’autre, Blida, avec ses rues si propres, ses belles promenades extérieures, sa situation topographique, d’une part ; sa garnison et les divers éléments qui forment sa population, laquelle se compose de français, d’étrangers et d’indigènes, d’autre part ; Blida – dis je – offre un attrait qui doit donner plus d’éclat à ses fêtes.

C’est entendu, dirent les deux amis, et dés demain, mettons nous à l’œuvre et tachons que la première fête annuelle de Blida ait lieu à l’occasion de la Pentecôte prochaine.

Il n’a jamais été possible de savoir lequel des deux amis avait parlé le premier. En bons camarades qu’ils étaient, ni l’un ni l’autre ne voulut s’en attribuer le mérite.

Quand on s’adressait à Fourrier, il répondait sans hésiter que c’était Denis, et celui-ci, quand on lui posait la question, répondait immédiatement : c’est Fourrier, et le secret est encore gardé depuis 20 ans.

Ils tinrent parole de ce qu’ils s’étaient promis à eux-mêmes : ils le firent et ils le firent bien.

La première fête fut parfaitement organisée par nos deux fondateurs et par toute la jeunesse de Blida qui leur prêta spontanément son concours.

Rien n’avait été omis : Mât de cocagne et autres jeux sur la place du Marché Européen ;

Marchands forains sur les terrains encore non bâtis de la Place d’Armes ;

Fêtes arabes sur le Marché Indigène ;

Bals Maures à la halle aux grains ;

Petite guerre par les Mozabites à la porte El-Sebt ;

Danse des Nègres Aïssaouas ;

Concours de tir au Jardin Bizot, auquel on devrait donner le nom de Borély la Sapie, puisque c’est lui qui l’a créé en 1867, et non le brave Général Bizot qui est mort au champ d’honneur, et dont le nom a été donné avec raison à une rue de Blida, mais qui n’a pas créé et n’a jamais songé à créer le jardin dans lequel eut lieu le premier concours de tir à Blida, en 1875.

C’est par une retraite aux flambeaux que les fêtes commencèrent le samedi soir ; c’est par de magnifiques bals qu’elles se continuèrent toutes les nuits sur la Place d’Armes, et par des courses de chevaux qu’elles se terminèrent le lundi et le mardi sur le champ de manœuvres situé entre le Jardin des Oliviers illustré par tant de glorieux combats et le village de Joinville, avec un horizon qui s’étend sur toute la plaine de la Mitidja et n’est borné à l’ouest, au nord et à l’est que par le Zaccar, le Chenoua, Coléah, le Sahel et les monts de la Kabylie.

Le succès fut grand ; on estima à plus de vingt mille le nombre de voyageurs qui, de tous les points de l’horizon vinrent assister à ces fêtes qui se sont continuées depuis, et par leur succés croissant ont justifié les prévisions de nos deux jeunes gens.

Ils ont quitté Blida depuis ; Fourrier n’habite plus la jolie villa sise entre Blida et Dalmatie où il est né et où son père et sa mère sont morts.

Denis qui n’était pas un enfant de Blida mais un roumi comme nous appelons quelquefois nos frères de la Métropole, n’a pas seulement quitté Blida mais l’Algérie.

Il dut rentrer en France rappelé par son administration, après quelques années de séjour à Blida, pendant lesquelles il collabora au Tell et s’y fit remarquer par des chroniques qui ne manquaient pas d’esprit et qu’il signait du pseudonyme « HAFFAF ».

En rappelant le souvenir des deux fondateurs des fêtes de Blida, j’ai voulu donner un bon point à la jeunesse Blidéenne dont ils faisaient partie et aussi à celle d’aujourd’hui qui a si bien su maintenir la tradition des Anciens.

                                                                                                Aumérat

Extrait du journal « Le Tell » numéro 3355 du  10 août  1895

 

Souvenirs algériens

Les premières fêtes de Blida (suite)

 

Les souvenirs que j’ai publiés naguère dans le Tell ont été suivis par ceux plus exacts et plus précis de mon ami Fourrier. Voici maintenant le tour de celui qui fut son plus actif collaborateur, M. Denis Affaf, dont les anciens lecteurs du Tell n’ont pas oublié les spirituelles chroniques.

M. Denis a fait son chemin dans l’administration des tabacs et personne n’en sera surpris parmi ceux qui l’ont connu à ses débuts. Il habite aujourd’hui Bletterans, dans le Jura, où il se trouve très bien, ce qui ne l’empêche pas de regretter Blida et les nombreux amis qu’il y avait..

Le Tell lui est parvenu et il a tenu lui aussi à compléter les renseignements fournis par Fourrier et par moi, en rappelant les noms de quelques anciens de cette époque que nous avions, bien à tort, oubliés de mentionner.

Je laisse la parole à notre ami :

                                                                                    Bletterans (Jura) le 30 juillet 189

Mon vieil et cher ami,

Choulet m’envoie de Vichy, avec l’annonce de sa visite, trois numéros du Tell. Comme j’ai été remué, ému, touché ! Remué par tous ces bons souvenirs d’antan, ému de me savoir pas tout à fait oublié là-bas, touché au-delà de toute expression de la façon si aimable dont vous avez rappelé ces temps lointains. Tous ces souvenirs en rappellent d’autres ; ces noms cités par vous en évoquaient cent autres. Que sont-ils devenus tous ceux-là ? J’ignorais les pérégrinations de Fourrier ; quel n’a pas été mon étonnement de lire sa lettre datée de Batna ! Par quel suite d’événements cet excellent cœur a-t-il été jeté si loin ? Elle contient une erreur cette lettre et il importe qu’elle soit rectifiée, car il faut rendre à César ce qui n’appartient pas à Pompée.

Quand le capitaine Haller, aujourd’hui colonel du 13ème d’Infanterie, fut obligé de nous quitter, ce n’est pas moi qui le remplaçai ; ce fut un autre de nos amis, un fanatique du tir, le lieutenant Rouget qui , en une nuit, avec des moyens rudimentaires, organisa tout, prévu tout, fut partout et nous donna ce concours qui fut l’un des principaux succès de la fête . Il faut rendre justice à chacun et, tenez, au fur et à mesure que les souvenirs s’ajoutent les uns aux autres, que de noms me reviennent : le père Balpaume et son concours de boules, Levérato qui le premier osa réaliser ce plancher colossal , et Julien qui remplit de ballons lumineux les superbes platanes de la place ; que de dévouements partout, à ce moment où tous les éléments de la population étaient vraiment fondus en un seul vaste syndicat n’ayant qu’un but , qu’un stimulant, la fête ! Un des numéros que je viens de lire, rappelle le colonel de La Tour d’Auvergne : vous souvenez-vous de la bonne grâce avec laquelle il mit à notre disposition la garnison toute entière ? Et notre président des courses, le commandant Bobin, l’aménité personnifiée ? Quel monde de souvenirs ces trois journaux ont fait remonter à la surface ! Jusqu’à ce petit apprenti de l’imprimerie, surnommé Phénomène, qui arrivait à réaliser dix sept fautes dans la composition de ces programmes de concert où le brave Chevassu alternait la fantaisie d’Attila avec Fleur de St-Haon ! Et ce dîner que Mauguin nous offrit à l’occasion du passage de H.Capitaine et de sa femme et, où vous nous avez fait tant rire en nous racontant, avec votre calme imperturbable, l’histoire de votre rencontre, dans un chemin creux, avec une panthère affamée ! Que c’est loin et que c’est prés et que surtout je voudrais le voir plus prés encore ! D’abord nous aurions vingt ans de moins, et puis, c’est comme ça, je ne puis m’habituer, après vingt ans, à cette séparation. Je suis certes très bien où je suis , car je viens d’obtenir un bel avancement ; la pays que j’habite est agréable, la petite ville charmante ; mais il me manque toujours mon vieux Blida. Quel est donc cet aimant qui nous tient si attachés à cette Algérie, que tous ceux qui en ont goûté, tous sans exception, aspirent à y revenir ? Parmi toutes les causes de cet attrait, il en est une que je connais bien, c’est cette bonne camaraderie si accueillante au Roumi, si franche, si souriante, si peu cérémonieuse que j’ai découverte deux heures à peine après que j’avais quitté le bateau. C’est cette aimable tolérance qui laisse à chacun sa liberté, cette absence de cancans, plaie des petites villes de France.

Oui, je voudrais bien revivre ce bon temps où Marteau, Justinius, Haffaf collaboraient si amicalement à cette bonne vieille feuille de chou , que je relis toujours avec un nouveau plaisir quand un hasard heureux m’en procure un exemplaire. Et si jamais l’occasion se représentait d’aller me fixer là-bas, au-delà de la grande rivière, je ne la laisserais pas échapper. De la joyeuse bande du Café Jean, où sous l’œil bienveillant du vieux Baptiste, vous m’avez donné les premières leçons de Palamède, il en reste bien quelques-uns encore , malgré que la Camarde en ait fauché beaucoup trop ; et malgré les fâcheuses rencontres dont je viens de lire l’épilogue, vous y êtes toujours , vous qui, si j’en crois les trompettes de la renommée, n’avez pas, depuis vingt ans, vieilli d’un mois.

J’y trouverais bien encore le petit Choulet, le petit Maugin, deux nains à coté de qui je paraissais si peu élevé au-dessus du niveau de la mer. Et si je lis bien les listes de souscription insérées dans le Tell, j’y verrai encore l’éternel Marguerie et Marcailhou et probablement aussi beaucoup de fils à la place de leur père !

Mais, voyez l’effet de ces trois numéros du Tell : voici que je bavarde comme un Haffaf, au lieu de me borner à vous remercier de votre aimable article et de vous prier d’agréer l’assurance de ma vieille et solide amitié.

                                                                                                Denis